POLITIQUE - La science politique


POLITIQUE - La science politique
POLITIQUE - La science politique

Vieille de près de vingt-cinq siècles, la science politique devrait offrir aujourd’hui des traits propres, aisément discernables et définissables, faciles à présenter en termes clairs et précis. Or, il n’en est rien. Si l’introduction, il y a vingt-cinq ans, de la science politique dans l’enseignement universitaire de la plupart des pays d’Europe a marqué «la fin d’une extraordinaire carence», elle n’a pas été, comme on aurait pu le penser, la fin des controverses.

Déclarée «introuvable», considérée comme une innovation, voire tenue pour une découverte, la science politique, devenue «la science à la mode», a vu son objet propre discuté et même nié; d’autre part, sa nature «scientifique» a été admise dans la seule mesure où elle se montrait susceptible d’être une connaissance empirique et positive.

Après un quart de siècle, en dépit de leurs prémisses (ou de leurs préjugés), tous ceux qui se sont consacrés à la science politique ont eu à peu près le même champ d’exploration et d’exposition; cette constatation a présentement apaisé les polémiques, mais la définition de la science politique n’en reste pas moins en débat. Les lignes qui suivent recueilleront les plus retentissants échos de ces affirmations discordantes. On s’efforcera cependant d’en dégager des propositions positives, reflet moins d’une vue personnelle des choses que d’une tradition continuée et confortée. On ne se dissimulera cependant pas que définir, c’est toujours, en quelque manière, s’approprier.

1. Existence et indépendance de la science politique

Une juxtaposition de sciences diversifiées

Aux yeux de beaucoup, dont l’attitude prolonge celle qui dominait pendant la seconde moitié du XIXe siècle et le premier quart du XXe, il n’existe pas une science politique, mais des sciences politiques multiples et distinctes. Politique n’est pas un substantif, mais une épithète, selon les cas, de la philosophie, de l’économie, du droit, de l’histoire, de la géographie, etc.

Si cette dispersion des enseignements politiques est, historiquement, un simple accident pédagogique, elle traduit aussi une orientation délibérée, conséquence logique de vues intellectuelles précises. Selon Francesco Vito, «une science unitaire, entendue comme la somme de branches multiples obéissant chacune à des méthodes diverses de recherche, exclurait, a priori, la possibilité de parvenir à formuler des propositions ayant le caractère de lois scientifiques. Elle peut tout juste aider à décrire les faits dans leur complexité, mais elle s’arrête au seuil de la construction scientifique.» À l’inverse, Vito estimait certaine «la fécondité des contributions qui peuvent être attendues des études politiques, historiques, philosophiques, économiques, lorsque celles-ci sont opportunément tournées vers l’individualisation des problèmes dominants du monde contemporain, convenablement mises à jour par la plus grande réunion possible de matériaux rassemblés selon les procédés de la science d’observation, et soigneusement coordonnées de telle façon qu’aucun aspect de la réalité politique ne demeure inexploré».

Selon l’axiome que «les sciences progressent dans la mesure où elles se particularisent» (Vito), l’avenir des sciences politiques serait dans leur spécialisation et, par conséquent, dans leur multiplication. Chaque science traitant d’une matière politique tend à engendrer une science distincte. En se diversifiant, elle devient autonome, et abandonne le cadre de la science politique générale. Si bien que plus les sciences politiques progressent, plus la science politique paradoxalement se vide. Elle n’est plus qu’un résidu sans véritable intérêt ou encore qu’un carrefour de routes multiples.

Cette attitude négative à l’égard d’une science politique unitaire a été naguère présentée par Vito comme étant celle de la majeure partie des professeurs italiens. En France, elle transparaît dans le titre «institut d’études politiques» donné, en 1945, aux établissements où devait être enseignée la science politique. Aujourd’hui encore, l’autonomie de celle-ci continue à répugner à de nombreux universitaires. André Latreille a récemment renouvelé leurs appréhensions en face d’une distinction de la science politique pouvant aller jusqu’à la séparation et à la concurrence.

Une science de complément

Tout en admettant l’existence d’une science politique, d’autres enseignants ou chercheurs ne croient cependant pas à la possibilité pour celle-ci de s’assurer, par ses seules forces, une place propre et exclusive. Son établissement et son développement exigent le support d’une science pédagogiquement plus ancienne et pleinement intégrée dans les enseignements traditionnels.

Cette science d’appui ou de référence est souvent le droit constitutionnel. Les Éléments de droit constitutionnel et comparé (1895) d’Adhémar Esmein, surtout dans la première partie de l’ouvrage consacrée aux libertés modernes, sont déjà un beau traité de droit constitutionnel vu sous l’angle de la science politique. Il en va de même des œuvres de Joseph Barthélemy. Plus tard, Georges Burdeau accentuera nettement l’évolution. Une ample étude intitulée Le Droit public et l’État , publiée sous l’Occupation (1943), devient, en 1949, le premier tome d’un Traité de science politique.

Une autre science d’appui de la politique est l’histoire. Si l’on relit les documents datant de la fondation de l’École libre des sciences politiques, ou l’opuscule rédigé par son ancien bibliothécaire Pierre Rain, et qui retrace son développement, on constate que la politique enseignée n’est qu’un continuel recours aux leçons du passé, qu’une interprétation de l’histoire en vue de la formation politique des auditeurs. Cette orientation a donné lieu à l’élaboration des maîtres livres qui restent, aujourd’hui encore, des monuments de talent et de conscience. L’Europe et la Révolution française d’Albert Sorel est un chef-d’œuvre d’histoire diplomatique; L’Avènement de Bonaparte d’Albert Vandal, un chef-d’œuvre d’analyse des événements et des comportements.

Un peu plus tard, dans cette même École libre des sciences politiques, la géographie sera, à son tour, utilisée comme discipline d’appui ou de référence: c’est dans ses marges que s’est développée l’œuvre alors si nouvelle d’André Siegfried. Son Tableau politique de la France de l’Ouest est au point de départ du développement de la sociologie électorale, appelée à un bel avenir.

Quoique à certains égards humiliante, cette situation de la science politique, entraînée dans le sillage d’une autre science, s’est révélée sur le plan des études réalisées d’une grande fécondité. Elle a fait faire aux sciences d’appui – droit constitutionnel, histoire, géographie – de notables progrès; elle a, en retour, largement contribué au développement de la science politique elle-même.

Une science de plein exercice

Une telle croissance de la science politique impliquait son émancipation totale. Mais celle-ci n’était possible que dans la mesure où la science politique pouvait elle-même se prévaloir d’un objet propre dont aucune autre science n’aurait la prétention de s’occuper directement et exclusivement.

Or, c’est précisément sur ce point capital que l’introduction dans l’enseignement universitaire de la science politique devait provoquer les tensions les plus vives. On songe à la boutade de Maurice Halbwachs constatant qu’un jour au moins dans sa vie l’ambition de tout sociologue a été de «donner sa définition personnelle de la science dont il s’occupe». Peu de professeurs ou de chercheurs en science politique ont résisté à la même tentation.

Cependant, si on néglige les nuances et efface les détails, on peut grouper sous trois grandes rubriques les diverses conceptions de l’objet de la science politique: une conception relationnelle , qui s’attache à la détermination d’un rapport spécifique, distinct des autres rapports sociaux; une conception dynamique , qui privilégie la notion de pouvoir dans ses aspects les plus divers; une conception institutionnelle , qui se fonde sur la notion traditionnelle de l’État, institution des institutions.

2. La détermination de l’objet

Conception relationnelle

La conception relationnelle donne comme objet propre à la science politique la connaissance d’une certaine catégorie de relations humaines , différentes des autres grands rapports sociaux: rapports familiaux, culturels, religieux, professionnels, économiques, etc.

Sans remonter au-delà de l’entre-deux-guerres, la thèse du rapport spécifique se trouve formulée magistralement, mais en termes opposés, par Benedetto Croce et par le juriste patenté du IIIe Reich, Carl Schmitt: pour le premier, le rapport politique est un rapport de conciliation; pour le second, c’est un rapport d’irréductible antagonisme.

Avec l’effervescence suscitée par l’irruption de la science politique dans l’Université, les thèses relationnelles attirent à elles ceux qui récusent les conceptions dites américaines ou traditionnelles. La notion de rapport politique est mise en lumière par Pierre Duclos dans un livre écrit en captivité (L’Évolution des rapports politiques depuis 1750 ) et dans une série d’essais et de communications. En quête d’une «politique pure», Bertrand de Jouvenel conçoit celle-ci comme fondée sur une activité agrégative. Julien Freund, dans son livre capital L’Essence du politique, se rattache aussi, avec des considérants originaux, à la notion du rapport spécifique.

Cependant, malgré toutes ces cautions, la conception relationnelle a trouvé crédit seulement auprès d’un nombre restreint de spécialistes.

Quant au fond, il est vain d’espérer définir la politique par l’originalité du rapport social. Il y a partout conciliation et antagonisme, subordination et participation, attirances et tensions; seule en varie la proportion. Surtout, la notion des rapports n’est pas apte à fournir le noyau consistant et durable qu’exige la construction d’un objet scientifique. Le rapport a son importance, mais on ne peut s’arrêter à lui. Il appelle un point de référence et de fixation. En outre, la notion relationnelle ne débouche sur aucune unité des conceptions qui peuvent être groupées sous son égide. La spécificité du rapport varie au point de se contredire d’un auteur à l’autre. On recense ainsi une suite d’opinions individuelles souvent intelligentes, souvent attachantes, mais qui ne sont pas susceptibles de répondre à la seconde exigence de la définition du politique, qui est, après la détermination de son objet, sa limitation à lui seul.

Conception dynamique

À l’égard de la multiplicité et de l’éparpillement des thèses relationnelles, la conception de la politique comme science du pouvoir a pour elle l’influence et le grand nombre des universités américaines. Elle bénéficie aussi d’un large accueil du milieu européen.

Dans sa contribution à l’enquête de l’U.N.E.S.C.O. sur la science politique contemporaine, le professeur Cook a cette affirmation péremptoire: «La notion de pouvoir est l’objet propre de la science politique.» Toutes ses branches ont un objet commun qui, sous ses divers aspects, est l’étude du pouvoir dans la société. Sa source, sa nature, ses fondements, son utilité, ses objectifs, ses effets moraux, intellectuels et matériels se trouvent envisagés dans leurs formes les plus variées. Sont en cause non seulement l’État, mais encore les groupes locaux, les Églises, les syndicats, les entreprises. Comme le précise un professeur canadien, Watkins, «tout groupement, dès qu’il comporte un pouvoir, relève de la science politique». Celle-ci établit la notion et les conditions du pouvoir au sein d’une collectivité déterminée; elle étudie les forces qui le créent, le dirigent et l’utilisent. Bien entendu, elle considère aussi le problème du pouvoir dans le domaine des relations internationales.

Cette conception de la politique comme science du pouvoir peut être qualifiée de dynamique à raison de l’étymologie (dynamis , pouvoir), mais aussi de son inspiration, en tant qu’elle met l’accent sur l’élément moteur de la politique. Elle ouvre des perspectives sans cesse renouvelées et, de la sorte, elle exerce une séduction particulièrement vive sur les auteurs américains chez lesquels le passé compte peu.

Cependant, la conception de la science politique, science du pouvoir, n’est ni aussi nouvelle qu’on le dit, ni aussi américaine que certains le croient. On la rencontre déjà dans La République de Platon, formulée par Thrasymaque; on la retrouve dans toute la tradition que, depuis Le Prince de Machiavel (1515), on peut qualifier de «machiavélienne». En Amérique, cette doctrine a fleuri, moins comme une création autochtone que comme une importation d’intellectuels réfugiés, en majorité d’origine allemande, essaimant outre-Atlantique. À travers eux, le père de la conception américaine de la science politique est le sociologue allemand Max Weber.

Sans toujours se rendre compte qu’il s’agissait d’une récupération, les milieux intellectuels européens ont largement accepté la conception de la politique comme science du pouvoir (ou plutôt des pouvoirs).

Recourir au critère du pouvoir ne permet, cependant, ni de délimiter exactement le champ d’extension de la science politique, ni de pénétrer son véritable esprit. Il y a, simultanément, débordement et rétrécissement de l’objet.

L’idée d’une science comparative des phénomènes du pouvoir repose, de la part des Américains et de ceux qui s’en inspirent, sur une confusion initiale entre puissance et pouvoir, entre dynamis et archè , entre potentia et potestas. Or, les phénomènes de pouvoir et de puissance doivent être distingués. Il n’y a, à proprement parler, de pouvoir que politique; les autres puissances ne sont en elles-mêmes que des forces qui aspirent au pouvoir ou qui y participent. Ainsi en va-t-il des pseudo-pouvoirs «étudiant» et «ouvrier».

L’extension et la multiplication des phénomènes de puissance, leurs variations successives à peu près sans limite, leur indétermination rendent difficile leur étude globale, tandis que dans leurs aspects particuliers ils relèvent de branches diverses de la sociologie ou de la psychologie sociale. Au demeurant, à supposer la confrontation possible, la science qui y procéderait n’aurait étymologiquement aucune raison de s’appeler «politique». Elle devrait plutôt se dénommer cratologie (du grec cratos , puissance). À l’inverse, si le pouvoir est entendu dans son sens précis de pouvoir politique, limiter à sa connaissance toute la science politique est mutiler celle-ci.

L’analyse de l’élément sociétaire est aussi importante que celle de l’élément autoritaire. Le pouvoir n’agit pas dans l’abstrait et ne s’exerce pas dans le vide. Il y a, sans doute, le pouvoir, mais aussi tout ce qui, dans la société, se «situe» par rapport au pouvoir. L’existence de l’État ne se ramène pas à un phénomène de domination, mais comporte aussi des manifestations d’adhésion, de participation et de contestation, qui ne sont pas moins importantes. C’est d’ailleurs ce que G. Vedel et G. Burdeau, après Weber lui-même dans son écrit posthume Staatssoziologie , ont pressenti, en mentionnant que le pouvoir s’exerçait sur une société ayant ses traits propres, société qui fut et demeure l’État.

Conception institutionnelle

La conception de la science politique comme science de l’État a pour elle la continuité d’une tradition millénaire. Avec des crises ou des éclipses, comme au XIXe siècle, la science politique s’est constamment occupée de la société politique ou, comme on le disait au XVIIIe siècle, de la «société civile». Elle a été longtemps la seule à le faire; aujourd’hui encore, il en est de même, tout au moins à titre principal.

Si la notion de relation est fluide et la notion de pouvoir variable lorsqu’elle est confondue avec celle de puissance, au contraire la notion d’État située dans l’histoire et datée dans le temps est très précise. Rejoignant progressivement le projet idéal de l’unité humaine, il existe des collectivités à base territoriale étendue, à composition nombreuse, organisées d’une manière hiérarchique. Ces sociétés indépendantes sont représentées par des organes susceptibles de parler, d’agir, de décider pour elles. Elles sont en mesure, aussi, de disposer légitimement de la contrainte à l’intérieur et à l’extérieur.

L’État se situe ainsi au-delà de la simple addition d’un pouvoir et d’une population; il dépasse la superposition mécanique d’une suprastructure, le pouvoir, et d’une substructure, la nation. Il y a non seulement conjonction, mais transmutation grâce à l’institutionnalisation. En effet, le phénomène institutionnel caractérise l’État, car il y est porté à un degré d’extension très large et de perfection très élevée. L’État est l’institution des institutions en ce que, quantitativement, il englobe une multiplicité d’institutions mineures, sans être lui-même inséré au même degré dans une institution supérieure; en ce que, qualitativement, il est l’institution suprême, expression du savoir et du vouloir humain. Il apparaît comme un mode de groupement hautement qualifié, distinct formellement de tous les autres groupements. Il lui appartient de discipliner et de mouvoir, selon son propre principe, la nation qu’il «informe» au sens scolastique du terme.

Loin d’être appauvrissante, comme on le pense souvent, la conception institutionnelle l’emporte nettement sur les autres aux plans théorique et pratique, aussi bien qu’au plan historique, dont l’importance a déjà été relevée.

Au plan théorique, cette conception réalise un dépassement des conceptions relationnelles et dynamiques. Elle n’écarte ni la spécificité des relations politiques, ni le dynamisme du pouvoir, mais elle les intègre dans un ensemble vivant et homogène.

Instituer, c’est mettre en état d’exister. C’est par là même forger un objet propre, ce qui est le but de notre présente recherche.

Quant aux faits eux-mêmes, la position classique, loin d’être désuète et dépassée, est la seule dans la période actuelle à leur correspondre pleinement. Depuis longtemps, on a proclamé à grands cris la «mort de l’État» et annoncé son dépérissement progressif. Or, on assiste à une multiplication du nombre des États et à un accroissement de leur puissance par l’adjonction de la dimension économique.

Aussi, nolens, volens , dans le concret des travaux et des enseignements, la plupart des adeptes de la science politique comme science du pouvoir reviennent à la notion de la science politique comme science de l’État. L’un des disciples les plus déterminés de la conception américaine, Maurice Duverger, le constatait déjà en 1964 dans son Introduction à la politique : «Même ceux qui définissent la politique comme la science du pouvoir en général reconnaissent qu’il atteint dans l’État sa forme la plus achevée, son organisation la plus complète, et qu’on doit surtout l’étudier dans ce cadre; dans les autres sociétés humaines, il reste embryonnaire.»

3. Les modes de connaissance

Trois catégories de jugement

En face de l’État, objet du politique, l’esprit humain peut éprouver des curiosités diverses et se proposer des buts différents: il peut réfléchir sur la cité en philosophe; il peut ambitionner, en savant, de découvrir et de décrire les phénomènes de la vie politique; il peut vouloir, en homme d’action, faire prévaloir ses vues sur la conduite du gouvernement.

Il en résulte une grande variété des écrits et propos qui se disent politiques: «Une Politique , constate Éric Weil dans sa Philosophie politique , peut être équivalemment un traité des théories positives de sociologie au sens large ou encore un programme d’action appuyé par des réflexions scientifiques ou non.» Et il ajoute plus loin qu’une troisième conception est possible: une Politique est alors «une considération raisonnable de la réalité pour autant que cette réalité même permet ou impose à l’homme de la modifier selon des buts et à partir du refus qu’il établit lui-même de ses actions».

L’esprit peut porter sur l’État des jugements d’existence. Il donne à ses démarches la forme d’une recherche des faits fournis par l’histoire et par l’observation directe ou indirecte. Leurs auteurs se proposent d’étudier les phénomènes politiques, afin de les connaître, de les ordonner, de les expliquer. L’intelligence découvre au dehors d’elle-même ce qui existe; puis elle donne à ses constatations une cohérence et, si possible, un sens. L’homme qui étudie ainsi la politique connaît la chose politique, l’État, analytiquement, à la manière dont d’autres connaissent les forces en physique et les corps en chimie.

L’esprit peut émettre des jugements de valeur. Les phénomènes politiques sont considérés par rapport à l’idéal que l’auteur se fait de l’homme et de la société. Cette fois, le chercheur ne s’intéresse pas tant à ce qui est qu’à ce qui devrait être. Le moraliste ou le philosophe politique pose des règles qui n’expriment pas l’être, mais le devoir être. Du positif, il passe au spéculatif et au dogmatique.

L’esprit peut, enfin, prononcer des jugements d’efficacité sur les moyens d’user du réel ou de le transformer. L’État ne sera plus considéré de façon théorique, comme un ensemble de données observées, expliquées et systématisées. La chose publique ne sera plus regardée de façon spéculative comme un idéal permettant à l’homme d’atteindre à ses fins ou comme constituant elle-même sa fin propre. La politique, envisagée de manière toute pratique, comme une technique de compétition, appréciera les moyens par rapport aux fins idéales ou utilitaires qui sont les siennes.

Trois ensembles systématiques de connaissances en ce qui concerne l’État peuvent se trouver ainsi simultanément élaborés:

– Une politique empirique , descriptive, explicative et éventuellement prospective. Cette politologie est positive (au sens ou l’on dit «droit positif»). Elle est la science politique proprement dite.

– Une politique doctrinale ou encore dogmatique, rationnelle, voire naturelle (au sens où l’on dit «droit naturel»). Cette politique est proprement réflexive, la pensée y faisant retour sur elle-même. On peut la qualifier de «philosophie politique» au sens étroit de ce terme, et voir en elle une sagesse inspiratrice de comportements.

– Une politologie pratique , s’intéressant à la création de moyens d’actions et au maniement des faits. Elle est une technique, une connaissance active des moyens destinée à instruire l’action ou à assurer son succès. Elle peut recevoir le nom d’«art politique».

La science politique «stricto sensu»

Les trois ordres de connaissance desquels la politique peut ainsi relever sont également dignes de considération et susceptibles d’être réputés scientifiques au sens large du terme «science», sens qu’avait jadis l’epistemè des Grecs et que conserve encore aujourd’hui la Wissenschaft des Allemands. En effet, il y a science lorsqu’une réflexion méthodique de l’esprit s’exerce dans un cadre logique, se substituant à l’expression d’opinions sommaires ou de réactions superficielles.

Cependant, depuis Comte et Claude Bernard, la tendance est de privilégier la connaissance positive en lui réservant le qualificatif de science, en tant que seule comparable aux sciences de la nature par ses ambitions et ses méthodes; d’un assez large consentement, le droit de se nommer science n’est reconnu qu’aux recherches entreprises et conduites pour elles-mêmes, en indépendance (sinon en opposition) avec les préoccupations normatives ou pratiques de la sagesse ou de l’art.

La science politique stricto sensu dit ce que fut l’État et ce qu’il est à présent (dans les différents pays), son mode de gouvernement, de formation, de développement, de déclin. Elle trouve réponse à ces questions dans les données (mots que les sociologues écrivent au masculin, «donnés» correspondant directement au latin data ).

La réflexion du savant s’exerce sur les faits constatés. Elle introduit de l’ordre dans ces faits et cherche ce qui les relie; elle appelle à la surface les éléments cachés ou indistincts et procède au classement de l’ensemble, d’abord selon un lien hypothétique, puis à la suite de multiples vérifications. L’hypothèse vérifiée est considérée comme une loi. Les lois de coexistence ordonnent l’ensemble des phénomènes en système idéologique ou en régime constitutionnel. Les lois de causalité expliquent les phénomènes dans leur enchaînement. Ainsi Montesquieu a-t-il établi des lois de succession quand il a étudié les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains et des lois de coexistence dans L’Esprit des lois , lorsqu’il a établi les conditions des régimes de liberté.

Ayant pour objet exclusif la constatation de l’existant, c’est-à-dire la détermination du réel, la science politique implique une «neutralité axiologique». Celle-ci a été vigoureusement affirmée par le sociologue allemand Max Weber. Ce dernier utilise les termes expressifs, et cependant difficiles à traduire, de wertfrei ou encore de wertblind , c’est-à-dire «libre» (frei ) à l’égard des valeurs, ou encore «aveugle» (blind ) en face de celles-ci.

La science se différencie ainsi radicalement de l’éthique politique. Celle-ci est valorisante (bewertend ), en tant qu’elle confronte aux valeurs les faits constatés (wertbeziend ) ou les situe au-delà des valeurs (wertüerwendend ). Simultanément, la science politique s’oppose à l’art dont les visées sont purement pratiques. Celui-ci n’utilise la connaissance que partialement et partiellement. Il n’est pas intéressé par l’exactitude des constatations mais par leur portée. Il se refuse à la compréhension, mère d’incertitude; il lui suffit d’enregistrer l’efficacité.

En tant que science positive, la science politique est une discipline à base historique. Elle ne peut être que l’enregistrement et l’intelligence du passé, le présent lui-même étant déjà du passé lorsqu’il devient objet d’étude. Aussi, pendant longtemps, les tenants de la «politique scientifique» ont-ils tenu pour suspectes les tentatives faites pour appliquer à l’avenir certaines de ses constatations, résultant de l’observation. Aujourd’hui, la possibilité d’une prospective scientifique est largement admise. Son initiateur a été, en France, Gaston Berger, et Bertrand de Jouvenel publie une revue, Analyse et prévision (Futuribles).

4. Définition et méthodes

Choix d’une définition et d’une dénomination

Ayant déterminé son objet et sa nature, il est possible de proposer une définition de la science politique. On dira qu’elle est la connaissance descriptive, explicative et prospective des phénomènes concernant l’État et les sociétés de même ordre qui le précèdent, le remplacent, l’accompagnent ou le dépassent.

Opposée à la conception analytique des sciences politiques spécialisées, cette conception synthétique invite à rechercher, pour la science politique, une dénomination concise qui ne porte pas le poids des confusions du passé et qui évoque ainsi l’existence ou au moins la recherche d’un système d’ensemble logique et articulé.

Par ailleurs, besoin est encore de choisir un terme pour désigner les hommes de science qui s’adonnent à l’étude de la politique. On ne saurait les appeler «politiques», et moins encore «politiciens», ces vocables visant les hommes d’action engagés dans la vie publique à ses divers échelons. Plusieurs vocables ont été proposés ou suggérés. Pour la science elle-même, on a avancé «statistique», «cybernétique», «statologie», «politicologie»; pour les adeptes de la science, on a retenu «politicologues», «politistes» ou même le terme anglais political scientists. Toutes ces appellations sont, à divers titres, récusables. Par contre, échappent à la plupart des griefs les vocables «politologie» et «politologues» apparus quasi simultanément il y a une quinzaine d’années en Allemagne et en France. Déjà utilisé en 1948 par Eugen Fischer Baling, le terme «politologie» a été lancé en 1954 par le professeur Gert von Einern (dans le premier numéro de la Zeitschrift für Politik ). En France, la même année, un critique littéraire, André Thérive, interpellé par Julien Freund, avait lui-même «mis politologue sur les fonts baptismaux» (Carrefour , 11 août 1954).

Certaines objections ont été faites aux deux termes, dont la moins piquante n’est pas que ces vocables, correctement formés de deux racines grecques (ce qui n’est pas le cas de «sociologue» et de «sociologie»), aient été étourdiment traités de «barbares». Mais les résistances vont en s’affaiblissant et leur emploi n’a cessé de s’étendre. En Allemagne, il est officialisé par le grade de Diplom-Politologe et par l’existence de chaires magistrales (Lehrstühle der Politologie ). Dans le reste de l’Europe, et même dans d’autres parties du monde, les vocables jumeaux «politologie» et «politologue» ont reçu, de plus en plus, la consécration de l’usage. D’ores et déjà, ils sont retenus par le dictionnaire Robert, qui fait autorité en la matière.

Les différentes méthodes

Une telle définition de la science politique éclaire le choix d’une méthode. La correspondance est profonde entre les deux conceptions Elles agissent et réagissent l’une sur l’autre. La méthode, a-t-on pu dire, fait la science, et la science, en se faisant, découvre sa propre méthode.

Pas plus que les conceptions de la science politique, les diverses méthodes ne peuvent se localiser parfaitement dans le temps, ni s’inscrire dans un ordre rigoureux de succession. Toutefois, il y a des dominantes très nettes. À l’époque classique, les travaux de science politique traduisent essentiellement la personnalité de leurs auteurs et leurs préoccupations intellectuelles ou pratiques. Depuis la fin du XIXe siècle, la sociologie tend à imposer une méthode rigoureuse, dans laquelle l’observation objective correspond à la démarche suivie dans les sciences de la nature. Aujourd’hui, on recherche une rigueur plus grande encore en recourant aux mathématiques, l’idée étant que celles-ci sont plus scientifiques car elles laissent le moins de place possible à l’appréciation personnelle du politologue.

On peut ainsi distinguer, parmi les méthodes de la science politique pratiquées aujourd’hui, les méthodes subjectives, les méthodes sociologiques et les méthodes mathématiques.

Méthodes subjectives

Les grands écrivains politiques du passé ont pratiqué l’observation et fait souvent preuve d’une vaste érudition. Ils ont aussi développé de larges vues prospectives, mais ils se sont rarement préoccupés de donner à leur exposé un caractère rigoureux et raisonné qu’aurait, au surplus, souvent condamné leur esthétique du discours. Leur méthode, si méthode il y a, peut être qualifiée de subjective en tant que sa valeur tient aux qualités personnelles de celui qui en use et non pas à sa soumission à des règles scrupuleusement suivies.

Les politologues classiques sont des moralistes et des historiens. Naturellement, ces derniers sont enclins à suivre, dans leurs investigations, les procédés qui sont ceux de la critique et de l’exposé historiques, mais, dans l’ensemble, à la différence du comportement de certains auteurs étrangers, l’école française, notamment l’école libérale, n’a aucun souci d’ordre méthodologique. Ses représentants se recommandent du «bon sens», du «sens commun». François Guizot dit: «L’essentiel est de voir les choses comme elles sont, dans leur exacte vérité», et Benjamin Constant déclare qu’il y a «dans les esprits une raison naturelle qui finit toujours par les aider à reconnaître l’évidence». La méthode de l’école française est donc tout intuitive et personnelle; les résultats en sont brillants lorsqu’il s’agit d’esprits de tout premier plan comme Chateaubriand ou Tocqueville.

Il va de soi que les auteurs «subjectivistes» ignorent ou rejettent la distinction faite plus haut entre la philosophie, l’art et la science politique. Or si, dans une étude à perspective historique, les divers modes de connaissance peuvent être confondus, il en va différemment lorsqu’il s’agit de la recherche proprement scientifique. Ici, il importe de pousser largement à la diversification des méthodes.

La connaissance doctrinale, qui, selon ses vues propres, accepte ou rejette les faits, aboutit à une altération du réel. Si l’on ordonne la recherche scientifique à la prise en considération de valeurs, on y introduit de multiples causes d’erreurs. C’est ainsi que le droit constitutionnel du XXe siècle a été rétréci et affaibli par le «constitutionnalisme». Celui-ci étudie, comme c’est le cas dans l’œuvre, par ailleurs si remarquable, d’Esmein, les constitutions «ayant la liberté pour objet». En conséquence, lorsque, dans l’entre-deux-guerres, apparurent les monocraties populaires, les constitutionnalistes classiques furent complètement désorientés. Ils virent dans le fascisme une simple poussée d’antilibéralisme, alors qu’il y avait apparition d’une conception propre de l’État, d’une hypercratie , selon la terminologie de Julien Freund.

De même, la connaissance pratique n’est pas moins déformante sur le plan intellectuel. Les préoccupations «mélioristes», selon le barbarisme américain, risquent d’entraîner à une altération des descriptions, noircies ou embellies à l’excès pour les besoins de la cause. D’autre part, sur le plan pédagogique, si la possibilité d’un enseignement de la science politique est certaine, celle d’une présentation didactique de l’art politique est douteuse. Il y a deux façons de transmettre le savoir: par l’instruction et par l’initiation. Or, lorsqu’il s’agit de savoir pratique, l’initiation par l’homme expérimenté est préférable à l’instruction par l’homme savant. Quant à la philosophie politique, son enseignement peut tourner aisément à la simple expression d’un engagement personnel et se confondre avec un discours de propagande. Cette attitude, écartée par l’Université libérale, doit être tenue pour extra-scientifique, comme procédant d’a priori étrangers à la connaissance positive, et formant, à son égard, une sorte d’écran.

L’autre inconvénient majeur de cette absence de système dans la recherche ou l’exposé est de rendre incommunicables et intransmissibles les résultats enregistrés. Ceux-ci disparaissent avec les hommes qui ont pratiqué la méthode dite du bon sens ou du sens commun. Une telle attitude est en opposition avec l’idéal scientifique de l’additivité des connaissances, le disciple ajoutant le fruit de ses recherches à celles de son initiateur et transmettant lui-même un patrimoine accru à ceux qui le suivent.

Méthodes sociologiques

Afin de donner à la science politique les contours et la consistance d’une vraie science, les politologues devaient être tentés de se conduire en sociologues.

En effet, la conception institutionnelle, en donnant pour objet à la science politique la société appelée État, l’intègre directement aux sciences sociales et l’invite à suivre les règles de la méthode sociologique telles qu’elles ont été formulées tant par l’école de la science sociale , avec Frédéric Le Play, l’abbé de Tourville et Paul Bureau, que par l’école sociologique française , avec Durkheim et Lévy-Bruhl.

L’essentiel de cette méthode sociologique réside dans la transposition des méthodes utilisées par les sciences de la nature dans l’étude des sociétés humaines. La démarche de l’esprit, par la suite d’opérations intellectuelles qu’elle implique, peut se comparer à une escalade où l’on atteint des paliers successifs. L’esprit observe, c’est la constatation ; l’esprit relève les faits, c’est la notation ; l’esprit rapproche les faits, c’est la comparaison ; l’esprit s’efforce d’établir entre les faits des liens logiques, c’est la systématisation ; l’esprit retourne aux faits pour se rendre compte de la pertinence de ses observations, c’est la vérification.

Si ces opérations sont soigneusement menées à chaque étape et correctement conduites dans leur succession, on aboutit à enfermer le réel dans un certain nombre de théories , une théorie étant une relation plus ou moins approchée entre des faits ou groupes de phénomènes politiques. Les enchaînements reconnus constants et nécessaires peuvent être qualifiés de lois ou, plus modestement, d’uniformités.

De grands résultats ont été obtenus par la méthode d’observation. Cependant, on doit reconnaître que celle-ci se heurte, dans son application à la science politique, à des limites difficilement surmontables.

D’abord, le terme «science d’observation» laisserait entendre que le politologue ne parle que de ce qu’il a vu et personnellement connu. Or, très souvent, la part de constatation directe est extrêmement faible. Il peut y avoir observation directe des sociétés de petites dimensions, famille, atelier, village. Elles sont traditionnellement le cadre d’études bien délimitées, qualifiées de «monographies». L’étendue de l’État et la complexité de son fonctionnement ne permettent immédiatement que des observations partielles. L’observation est en réalité une documentation. Elle encourt donc tous les risques et en supporte toutes les lacunes. L’écart est souvent énorme entre les faits directement connus et leurs comptes rendus déformés par la presse ou l’opinion publique.

D’autre part, l’idée que l’application de la méthode d’observation à la politique puisse être une simple transposition de son utilisation dans les sciences de la nature est récusée, notamment par Dilthey et Weber. Ceux-ci ont admirablement mis en lumière l’opposition fondamentale entre les sciences de l’esprit ou «noologiques» et les sciences de la nature. «Nous expliquons la nature, nous comprenons la vie de l’esprit.» De cette distinction capitale découle l’orientation originale de la sociologie dite compréhensive. Elle est elle-même idéologique, au sens objectif du terme, car si elle est confirmée et contrôlée par les faits, ceux-ci sont directement appréhendés par l’esprit qui, ensuite, les analyse et les ordonne.

Méthodes mathématiques

Cependant, ce n’est pas dans l’orbite des «sciences de l’esprit» que sont entraînés aujourd’hui la plupart des politologues. Sans doute, quatre-vingt-dix ans après pour Dilthey, cinquante ans après pour Weber, leur influence sur certains chercheurs va-t-elle grandissant; mais la tendance dominante est différente. Influencé par le développement des études mathématiques en économie, un vaste courant d’origine américaine s’efforce de faire évoluer dans le même sens la science politique. Cette orientation paraît à ses promoteurs susceptible de lui faire faire un nouveau pas vers la précision et l’exactitude, rendant par là même la politologie toujours plus scientifique.

Le recours aux méthodes mathématiques présente d’abord un aspect traditionnel qui consiste dans la quantification des données de fait. Le politologue ne saurait se passer du concours que les mathématiques lui offrent directement. L’étude des phénomènes étatiques et para-étatiques implique des informations et des considérations quantitatives. Les méthodes mathématiques permettent de dégager les quantités mesurables et de les associer suivant les règles des sciences mathématiques. Cette traduction permet de mettre en formules précises des phénomènes demeurés fluides, ainsi que leurs relations jusqu’alors confuses. Elle présente avec plus de rigueur et de clarté ce qui résulte de l’observation empirique.

L’expression traditionnelle de la quantification est l’établissement des statistiques. Leurs manipulations sont facilitées par l’emploi des graphiques qui permettent des rapprochements et suggèrent la formulation d’hypothèses. Ainsi, le parallélisme persévérant de deux courbes indique, entre elles, une relation d’interdépendance.

Toutefois, certains politologues tendent aujourd’hui à demander davantage aux méthodes mathématiques. Ils ambitionnent de rendre compte grâce à elles de la genèse successive des événements à travers le temps, ou même de la prévoir. Cette dynamique est dénommée dynamique rationnelle par certains économistes; ceux-ci voulant exprimer par là qu’elle est construite par l’esprit sur des hypothèses de travail, plus ou moins proches de la réalité, à partir desquelles on se livre à des représentations schématiques. Lorsque les données issues de l’observation l’emportent sur les données conçues par l’esprit, on peut parler, selon le vocabulaire d’Henri Guitton, de dynamique expérimentale.

Parmi les divers procédés inspirés de la dynamique expérimentale, on attache aujourd’hui une particulière importance à la «construction des modèles», à la «théorie des jeux» et à la «théorie de la décision» dont il est impossible ici de résumer les démarches par elles-mêmes compliquées et présentées de manières très différentes suivant leurs inventeurs et leurs utilisateurs (cf. théorie de la DÉCISION, théorie des JEUX, MODÈLE, chap. 5).

Ainsi, la théorie des jeux comporte le recours à un ensemble de moyens qui sont à la fois de prospection, de déchiffrage et de mise en relation; elle permet la réduction de la complexité à la simplicité et à une rigueur quasi mathématique. Options des hommes et éventualités y sont traitées comme des inconnues auxquelles sont appliquées par des systèmes d’équations complexes la loi des grands nombres et le calcul des probabilités.

Dans leur ensemble, les chercheurs français sont réticents à l’égard de ces applications nouvelles des méthodes mathématiques. Léo Hamon estime qu’il y a «une grande différence entre, d’une part, les constructions fondées sur l’observation et l’analyse des expériences sociales et, d’autre part, une théorie des jeux qui ne s’appuie pas sur des faits expérimentaux, mais représente un essai de construction d’une théorie normative sur la base d’une logique stratégique».

On peut donc se demander si finalement les méthodes nouvelles ne sont pas, malgré tout l’appareillage dont elles dépendent, plus incertaines dans leurs conclusions que les intuitions subjectives des maîtres de l’école classique, et si une page de Tocqueville ne permet pas, aujourd’hui encore, de mieux comprendre la politique du président Nixon que les produits des robots électroniques.

Néanmoins, une attitude de rejet pur et simple méconnaîtrait trop complètement l’exigence de la pluralité des voies de recherche résultant de la complexité même de la science politique. Par ailleurs, il est vraisemblable que la génération qui vient, formée très tôt aux mathématiques modernes, saura assimiler des modes de recherches auxquels les politologues nourris des disciplines classiques gréco-latines ou des littératures étrangères modernes demeurent difficilement perméables.

Cependant, comme François Perroux l’a dit de la culture économique, quel que soit l’avenir des nouvelles méthodes, souvent encore embryonnaires, il y aura toujours place, au-delà de la connaissance scientifique de la politique, pour une culture politique, «c’est-à-dire pour un certain sens des proportions et des coordonnées d’un fait [politique] concret; pour une aptitude à juger vite et bien d’un événement précis du présent ou du passé; pour une capacité à situer sans hésitation ses causes et ses conditions. La culture n’est jamais une somme de connaissances. Elle se définit mieux par une liberté gagnée sur la masse de connaissances acquises. Il n’en va pas pour [la politique] autrement que pour tout autre domaine de la pensée. Mais la liberté dont il s’agit ne s’acquiert le plus souvent que par une complète et patiente soumission aux méthodes les plus éprouvées du savoir.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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